Il a été l'un des plus beaux joyaux du football tunisien. Sa complicité avec le ballon est à  elle seule un ravissement pour les yeux. Hamadi Agrebi est assurément l'un des footballeurs qui ont le plus séduit.

Avec lui, le public tunisien a découvert le football virtuel. Aucun entraineur ne peut prétendre avoir donné à Agrebi des consignes précises ou contraignantes car c'est, par excellence, le joueur à qui on accorde carte blanche. Mais comme certains matches internationaux cela s'entend, interdisent la carte blanche, Agrebi n'y a pas participé  Une option qui ne met jamais en cause le talent immense de ce joueur inclassable et qui a largement contribué au palmarès du CSS.

Né le 20 mars 1951 à Bort Allouche à Sfax, Hamadi Ben Rhaiem dit Agrebi s'est découvert très tôt un don et une vocation: le football. Ce sera sa principale compétence qu'il a sut transformer en passion.

Déjà, à treize ans, il épatait Kristic, l'entraineur du CSS, qui aimait voir les jeunes à l'œuvre, déclarant même:" C'est un joueur auquel on ne peut plus rien apprendre".

Quatre ans plus tard, il est déjà dans l'effectif des seniors où il rejoint son idole, Aleya Sassi, revenu de Bel Abbés.
La réunion des deux joueurs fera encore vibrer le public de puristes qui fréquente le stade M'hiri juste pour voir à l'œuvre ces virtuoses. S'il n'a pas été associé au premier sacre du CSS, il a été de l'expédition algérienne pour la Coupe Maghrébine des clubs champions, disputant en circonstance son premier match senior face au CR Belcourt de Lamas et Kalem (1-1).

A Alger, démarre donc la carrière de Hamadi Agrebi, qui durera dix-huit ans quoique les dernières saisons aient été quelque peu intermittentes, le joueur ayant retardé à plusieurs reprises sa retraite sportive devant la pression du milieu. Cette pression se comprend du fait que Agrebi a offert au public de Sfax les sensations les plus extraordinaires grâce à un registre technique d'une rare richesse. Tout y est : le geste le plus pur, le tir, le contre-pied sous toute ses formes, toute la panoplie de dribbles (crochet, slalom, chevauchée), et la passe dans toutes ses géométries. En un mot, un joueur qui possède toutes les recettes et qui éprouve la même aisance dans toutes les positions de jeu. Il est vrai que son idole s'appelle Alaya Sassi. Agrebi considère que c'est un grand honneur de l'avoir côtoyé. Il ressent toutefois une gêne énorme quand on lui fait remarquer qu'il a dépassé son idole, à croire que ce compliment lui fait mal, le blesse.
Auréolé par son premier sacre, le doublé en 70-71, Hamadi Agrebi promène son talent à travers tous les stades du pays. Le palier supérieur, c'est naturellement la sélection mais il juge les stages longs et ennuyeux ce qui a altéré son enthousiasme.

Il dispute son premier match international le 16 novembre à EL Menzah face à l'Algérie. Il remplace Ben M'rad alors que le score était déjà à l'avantage de l'adversaire, non seulement il ne peut pas renverser la vapeur, c'est même l'élan qui est brisé. L'arrivée d'André Nagy ne modifie pas sa position d'où un consensus entre lui et la FTF jusqu'au jour où Abdelmajid Chétali débarque avec son auréole de joueur emblématique. La maturation d’Agrebi a produit un joueur d'une conviction et d'une volonté remarquable.

Du coup, le CSS n'était plus sa seule référence ni son unique point d'équilibre. A la sélection, il a pu se créer un univers propice où le plaisir et l'effort se conjuguaient à merveille. Pour lui, la sélection était une aubaine car le CSS marquait quelque peu le pas depuis son doublé et se contentait de jouer les trouble-fêtes en raison de la qualité de la concurrence et d'une certaine timidité à l'extérieure. Mais l'ère Chétali ne débute pas sous les meilleurs auspices avec cette élimination «inexplicable" devant le Soudan pour le compte de la CAN 76 après avoir été sorti au tour précédent par une Algérie à la pointure supérieure. Agrebi ayant été étincelant à Tunis comme à Oran.

Il s'illustrera de nouveau lors des Jeux Méditerranéens d'Alger face à la Yougoslavie en inscrivant deux buts de grande facture devant un témoin-acteur: l'arbitre français Michel Vautrot. La victoire finale arrachée par Ghommidh ouvre la voie des demi-finales face à l'Algérie. Mais à cause d’un stade 5 juillet survolté, la réussite de Naim lors des prolongations et la parfaite connaissance de l'équipe de Tunisie que possède Mekhloufi, ont empêché Agrebi et ses camarades de monter sur le podium.

Le podium est, toutefois, promis pour plus tard. Son chemin sera dur, long et très contraignant car Agrebi devait se soumettre, pour atteindre l'objectif suprême, la Coupe du monde, à un régime spécial: un stage chaque semaine à Tunis.

Et ce sont ces rassemblements qui expliquent l'épopée argentine et ce parcours qui a été l'œuvre de joueurs volontaires et talentueux et d'un encadrement technique compétant. Naturellement, Agrebi a sa part dans le mérite de l'équipe même s'il a été absent lors du premier tour au Maroc, Labidi ayant été jugé en meilleure forme.

Agrebi en a déduit qu'il est présomptueux d'espérer la réussite si on n’est pas d'humeur à se battre et que ce n'est pas l'effort qui compte mais le sur-effort. Il s'investit à fond au point de redevenir une des pièces maitresses du dispositif mis en place par Chétali à côté de Tarak, le stratège inamovible. Face à l'Algérie puis à la Guinée, Agrebi montre qu'il est sur une courbe croissante permettant à la Tunisie d'atteindre le tournoi triangulaire avec l'Égypte et le Nigeria.

Sur le plan national, Agrebi se permet un répit en passant à côté du sujet en finale de la Coupe face à l'ASM (0-3), disputant en la circonstance le plus mauvais match de sa carrière et qui a constitué le plus mauvais souvenir. Quatre mois plus tard, il tremble, à l'instar de tous ses camarades et du public, face à un Nigeria cherchant à Tunis une avance sécurisante. Et c'est un miracle qui sauve Attouga d'un but nigérian en fin de match, un but qui pouvait hypothéquer les chances tunisiennes.

Absent à Lagos pour blessure, Agrebi jouera un rôle précieux lors des deux derniers matches face à l'Égypte, avec cette image symbolique le réunissant avec ses camarades de club, Dhouib et Akid, lors du premier but le 11 septembre 1977 à Tunis.

La qualification à la coupe du monde après une exceptionnelle démonstration de football comble Hamadi Agrebi, récompensant son talent, ses efforts et sacrifices avec ses milliers de kilomètres de déplacements nécessités par les stages hebdomadaires. Il espère poursuivre en Argentine cette aventure exaltante pour montrer au monde entier que le Tunisien est capable de rivaliser avec les meilleurs.

La CAN 78 se présente alors comme un test sérieux. Seulement Agrebi doit déclarer forfait en raison d'une blessure. Toutefois, le syndrome ghanéen empêche une Tunisie amoindrie d'aller en finale. Le championnat national vient alors au secours d’Agrebi, rétabli pour le réconcilier avec le titre au terme d'un parcours impressionnant et d'une belle complicité spectaculaire avec le public Sfaxien.

Ainsi, Sfax était déjà dans une ambiance de fête quand Agrebi et l'équipe de Tunisie font leur saut dans l'inconnu:

La coupe du monde en Argentine. Les débuts sont difficiles face au Mexique en raison du trac. Mais une mi-temps et un but encaissé ont suffi pour égaliser. La suite est une véritable démonstration avec cette victoire historique (3-1). Devant la Pologne, son inspiration lui permet d'effectuer des numéros de prestidigitateur, de conduire avec Tarak et Temime une des plus belles actions du Mondial et de frôler une égalisation largement méritée en fin de match. Cette belle leçon de football a nourri de nouvelles ambitions face à l'Allemagne.

Tunisie- Allemagne, coupe du monde 1978 :

Agrebi démystifie les champions du monde et a même été frustré d'un penalty par l'arbitre péruvien Orozco, laissant le public tunisien spéculer sur la possibilité d'une qualification au second tour.

Mais au delà de l'Argentine, Agrebi a pu se donner encore beaucoup de plaisir et aurai aspiré à une seconde participation à la Coupe du monde. Seulement, il a été jugé loin de son meilleur niveau lors de la confrontation avec le Nigeria en 1980. Il est vrai que l'instabilité causée par l'expérience saoudienne à Ennasr l'a diminué. Les satisfactions internationales peuvent appartenir désormais au passé. Agrebi contribuera néanmoins aux sacres du CSS en 1981 et 1983, s'appuyant sur une génération de joueurs assez complémentaires: Abdelwahed, Lejmi, Abdelmoula, Derbal et Badreddine. Dans l'intervalle, il s'associe à Mohieddine Habita à Nadi El Ain sous la conduite de Chétali. Une expérience enrichissante qui a eu la vertu d'effacer les souvenir mitigés de son passage à Ryadh.

A trente deux ans, Hamadi Agrebi commence à programmer sa retraite sportive en ayant le sentiment du devoir accompli. Mais à chaque fois qu'il annonce son départ, un tollé général se soulève pour l'implorer de rester. Le joueur se sent dans l'obligation de se soumettre. Même des participations en dilettante peuvent suffire au bonheur du public sfaxien dont l'attachement à son idole est incomparable. A tente six ans et face à la JSK à Kairouan, Agrebi réalise un exploit qui ne figurera pas dans les annales officielles: sur une remise en jeu après un but encaissé, il expédie le ballon sous la barre de la cage de Tayèche. Un but qui a échappé à la vigilance de l'arbitre Larbi Oueslati. Ce dernier avouera plus tard qu'il n'a pas suivi l'action et qu'il a même été désorienté par la réaction des joueurs sfaxiens lui réclamant: "Balle au centre Monsieur l'arbitre". A quoi il répliqua: "Mais oui, c'est à vous de jouer".

A la fin de cette saison 1986-1987, Hamadi Agrebi décide de devenir insensible au désir du public sfaxien. Lors de son dernier match, il verse une larme dont la signification est très lourde. Avec son départ, c'est pratiquement toute une culture du football qui s'en va car aucun joueur n'a gratifié le public, pendant aussi longtemps, d'autant de prouesses et d'un constant souci du spectacle et de l'efficacité. Il est même rare qu'un joueur aussi talentueux et doué soit également altruiste et collectif. Hamadi Agrebi, une fois aguerri, accordait une priorité absolue aux solutions collectives. Tous ses exploits n'ont été dictés que par la nécessité de trouver instantanément l'équation individuelle.

Si le public retient une multitude de rencontres de qualités disputées par Agrebi, ce dernier garde, quand à lui, certaines préférences comme celle où il a été avec Bayari l'auteur d'un spectacle exceptionnel lors d'un match en Coupe de Tunisie à EL Menzah revenu au CA (2-3) et qui est resté pour lui comme l'un des meilleurs moments de sa carrière. En revanche, il ressent comme frustration le but qui lui a été refusé face à l'espérance lors du match revanche en coupe de Tunisie en 1971-72. Et il attribue à Mondher Baouab la palme du joueur le plus difficile à éliminer et qui a impose le respect pour sa loyauté dans le jeu.

Chez les entraîneurs, Chétali a bien entendu ses faveurs pour l'avoir compris et conduit jusqu'au bout de ses capacités. Quant aux joueurs qui l'ont marqué par leur personnalité et leur influence, ils s'appellent Delhoum, GRAJA, Attouga, M'ghirbi, R.Najar, Rétima et, naturellement, son idole, Aleya Sassi. Et il concède que deux arbitres lui ont permis de conserver toujours le plaisir de jouer: Boudabbous et Jouini. Abdelaziz Ben Abdallah est le dirigeant dont il a été le plus proche au point de nouer avec lui une relation d'amitié.

"Une belle histoire", ainsi résume Agrebi sa carrière de footballeur.